Cauchemar à Hassi Messaoud (Valeurs actuelles)

Publié le par Yann

Algérie. Le 13 juillet 2001, une centainede femmes furent violentées. Au nom d’Allah

 

Une nuit de haine, des scènes épouvantables, des centaines de femmes victimes, des survivantes marquées à jamais: dans la nuit du 13 juillet 2001, la ville pétrolifère de Hassi Messaoud, au coeur du Sahara, fut le théâtre de scènes de violences inouïes. « À l’extérieur, les hommes scandaient encore et encore “Allahou akbar!” […]. J’ai senti un coup de couteau me déchirer le ventre », raconte l’une des rescapées, Rahmouna Salah, dans Laissées pour mortes. Elle poursuit: « Des mains, plein de mains arrachèrent mes vêtements, griffèrent mes seins, mes cuisses, tentèrent de les déchiqueter. »

 

Rahmouna et son amie Fatiha Maamoura témoignent de ces atrocités, sous la plume de Nadia Kaci, dans un livre saisissant pour ce qu’il révèle de la violence des hommes, à cette époque, en Algérie. « Ils nous envoyaient des cailloux, crachaient, nous agressaient. Ils nous rabaissaient par des mots insultants : “prostituée”, “putain”, “porteuse du sida”. Il ne fallait surtout pas les regarder… Pour eux, une femme ne doit pas travailler, elle doit rester à la maison. Ces femmes qui venaient du Tell, la partie nord du pays, vivaient seules et avaient trop d’autonomie. Ils ne la supportaient pas, ils nous la reprochaient. »

 

Cette haine est amplifiée par le chômage qui touche beaucoup d’hommes. L’imam d’ El Haïcha, un bidonville d’ Hassi Messaoud, attise le feu. Ses prêches sont des litanies d’injures à l’égard de ces femmes qualifiées d’“impures”, qui “sortent nues”, c’est-à-dire sans voile. La colère monte. Au soir du 13 juillet 2001, de 300 à 500 hommes surchauffés déclenchent une “expédition punitive” que rien ne va arrêter.

 

Les survivantes se battent depuis plus de huit ans pour faire valoir leurs droits. « Si je venais à disparaître, au moins pour mes filles, que la vérité soit rétablie », explique Rahmouna. Elles se heurtent au scepticisme ambiant et dérangent dans une société où la femme ne doit pas remettre en question l’autorité de l’homme. Nadia Kaci l’explique : « Pendant vingt ans, on a expliqué que les hommes étaient supérieurs aux femmes et qu’elles étaient sous leur domination, à leur disposition. Ce sont des lois, le code de la famille, qui ont légitimé l’injustice. » Elle évoque les années noires : « Pendant ces dix années, le GIA a justifié des crimes crapuleux au nom de l’islam, comme les “mariages de jouissance”. Ils lisaient un verset de Coran et la femme qu’ils venaient d’enlever était mariée d’office. »

 

Une “religion de tolérance”, face à l’intégrisme grandissant

 

Nadia Kaci regrette l’islam de ses parents, “religion de tolérance”, et redoute l’intégrisme grandissant. Elle raconte une éclipse solaire à Alger, en 2005 : « Ce matin-là, j’entendais les haut-parleurs des mosquées qui fustigeaient les femmes – “Femmes suppôts de Satan qui vont ramener le dernier jour sur Terre. Qu’elles se couvrent!” » Elle sait qu’il faudra du temps « pour que l’Algérie s’ouvre un petit peu et que nous arrivions, peut-être à notre tour, à renverser ce rapport de force ». Rahmouna Salah ne partage pas cet optimisme: « Aujourd’hui, on n’a pas peur de ce qui s’est passé mais de ce qui vient. »

 

Laissées pour mortes, de Nadia Kaci, Rahmouna Salah et Fatiha Maamoura, éditions Max Milo, 256 pages, 18€.

 

 

Sophie Queffélec,

Valeurs actuelles, 18 mars 2010

 

 

Publié dans Articles 2010

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