« Ce jour-là, tout était permis aux hommes » (20 minutes)

Publié le par hassi-messaoud.over-blog.com

Vivre la peur au ventre. « N'écrivez pas la date de notre retour en Algérie », nous demandent-elles. Pourquoi ? « On ne sait jamais... », lâchent-elles. Sauvagement attaquées un soir de juillet 2001 à Hassi Messaoud, ville du sud du pays, Rahmouna et Fatiha continuent de se méfier. La majorité de leurs agresseurs courent toujours. Certains d'entre eux ont bien été condamnés mais ils sont déjà sortis de prison. Au fond, c'est l'impunité qui l'a emporté dans cette affaire et elles n'en sont que trop conscientes. C'est sans doute pour cela qu'elles n'ont pas hésité à raconter leur histoire à Nadia Kaci. Leur récit, Laissées pour mortes. Le lynchage des femmes de Hassi Messaoud (éd. Max Milo), est une forme de réparation face aux crimes et à l'injustice subis.

 

Hassi Messaoud, ville pétrolifère, attire de nombreux travailleurs. Parmi eux, beaucoup de femmes, répudiées, divorcées, abandonnées. Toutes ont en commun d'être forcées de subvenir à leurs besoins. Elles vivent seules, ou plutôt entre elles, en dehors de la compagnie des hommes, dans un pays qui les considèrent, depuis le Code de la famille de 1984, comme des mineures à vie. Or, une femme algérienne ne vit pas seule. A peine peut-elle se mouvoir dans l'espace public, depuis que les intégristes ont distillé leurs discours haineux à l'égard de celles qui auraient une volonté d'indépendance. « Lors d'un séjour en Algérie, en 2005, j'ai été choquée par les prêches qui émanaient des mosquées. A cause des femmes qui sortaient dévoilées, la colère de Dieu allait s'abattre sur le pays. Tout était de la faute des femmes », raconte Nadia Kaci. La raison de la colère des religieux ? Une éclipse... Pourtant, les jours qui ont précédé le lynchage des femmes de Hassi Messaoud, rien de tout ça ne s'était produit. Il aura suffi d'un appel lancé par un imam : « Le 13 juillet 2001, 300 à 500 hommes se sont passés le message. Ce soir, tout était permis ! Ceux qui n'avaient jamais vu de femmes nues verraient ; ceux qui n'avaient jamais forniqué forniqueraient. »

 

Plusieurs jours durant, les corps des femmes de Hassi Messaoud leur ont servi de défouloir. Parmi elles, Fatiha et Rahmouna. Tour à tour agressées et violées. Leurs chemins ne se croiseront qu'à l'hôpital, où elles ne seront jamais soignées. « Je ne suis pas votre père », leur répondra le directeur de l'hôpital pour justifier l'inaction de son personnel. Au même moment, le quotidien El Khabar les présente comme des prostituées. Ces mauvais traitements et ces vexations alimentent leur soif de justice. Face à elles, la justice va se montrer obstinément sourde, réussissant à décourager bon nombre de leurs soeurs d'infortune : seules 39 porteront plainte alors qu'elles étaient des centaines.

 

Moins d'un an après les faits, le 16 juin 2002, aura lieu un premier procès. Un simulacre de justice qui verra les victimes transformées en coupables par les familles des accusés venues en force leur intimer d'abandonner toute poursuite. Sur 29 accusés, 10 furent acquittés parmi lesquels certains avaient été formellement reconnus par leurs victimes. Seize autres furent condamnés à un an de prison pour « attroupement ».

 

Elles en avaient reçu, pourtant, des promesses des officiels algériens. Aux lendemains du drame, les autorités algériennes avaient multiplié les déclarations de soutien. Mais, petit à petit, le discours s'est inversé. Ce n'étaient plus les faits qui étaient révoltants, mais l'insistance de Fatiha et Rahmouna à vouloir obtenir justice. De reports en rendez-vous manqués, elles obtinrent un énième procès le 3 juillet 2005. Les condamnations restèrent peu satisfaisantes et une vingtaine furent condamnés par contumace. Fatiha et Rahmouna tentèrent une énième fois de conjurer leur peur. Elles proposèrent aux familles de leurs agresseurs de leur pardonner officiellement, une démarche appelée « Moussalaha » fréquente dans ce pays déchiré par la guerre civile et soucieux de « concorde nationale ». Mais les familles refusèrent de les rencontrer. Et Fatiha et Rahmouna continuent aujourd'hui à vivre avec l'angoisse que ces hommes cherchent à se venger d'elles.

 

Armelle Le Goff

20 Minutes, 18 février 2010

Publié dans Articles 2010

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