De la responsabilité de l’Etat (El Watan)

Publié le par Yann

Nos «valeureux» défenseurs (mandatés par qui ?) de la morale (quelle morale ?) et des bonnes mœurs n’ont rien à envier aux inquisiteurs les plus zélés de temps révolus depuis des siècles. En s’attaquant au maillon le plus vulnérable de la société, ne se trompent-ils pas de cause et de combat ? Leur respectabilité, leur dignité (auxquelles ces laissées-pour-compte auraient attenté) ne résident-elles pas plutôt dans la défense et l’affirmation des droits de la personne, dans le respect de son intégrité ? Rien de plus facile, voire de plus lâche que de s’en prendre à des femmes sans défense, sans protection !

Si l’expédition punitive menée à M’sila contre des femmes accusées de prostitution clandestine doit être condamnée avec la plus grande clarté, le silence observé par les défenseurs des droits de l’homme et les démocrates est tout aussi inquiétant. Que les partis politiques démocratiques, les personnalités et intellectuels de renom interpellent l’Etat sur ces actes criminels à répétition, d’un autre âge, dictés par l’obscurantisme et l’indigence intellectuelle, sont dans leur rôle et c’est de leur devoir de le faire. Cela ne participe-t-il pas du projet de société fondé sur le progrès social, l’égalité des droits, le respect de la dignité humaine dont ils se prévalent ?

Autrement, quelle crédibilité accorder à des discours sur la démocratie si pas un mot n’est prononcé quand des femmes se font invectiver au quotidien, insulter par des mots, des gestes, des regards, pire encore, assassiner, au vu et au su de tout un chacun ? La liste est longue. Cela ne se passe pas qu’à M’sila ou Ouargla ; aucune grande ville n’est épargnée, même pas Alger.

Le laxisme de l’Etat, de la justice, des services de sécurité est tout aussi condamnable. N’encourage-t-il pas les vigiles zélés de «l’ordre moral», les procureurs et juges autoproclamés à agir impunément ? Les tartuffes et autres hypocrites qui se drapent d’une respectabilité de bon aloi ont, eux aussi, leur part de responsabilité.

«Ce ne sont que des femmes de mauvaise vie», ce sont «des prostituées», entend-on.

Quand bien même cela serait le cas (et neuf fois et demie sur dix, c’est faux), une prostituée n’est-elle pas un être humain ? N’a-t-elle pas droit à la vie et à la protection de celle-ci ? Faut-il pour autant l’anéantir ? Si la prostitution est un délit, c’est à la justice d’en juger et à personne d’autre. Si c’est un métier, il faudrait alors le réglementer comme n’importe quel autre métier. Hélas, toute femme est considérée comme une prostituée potentielle pour peu qu’elle affiche son indépendance, qu’elle vive seule parce que célibataire, veuve ou divorcée. Qu’on se souvienne de ces pétitions dans des immeubles pour chasser de leur appartement des femmes vivant seules (nombre d’entre elles étaient cadres d’entreprises publiques, universitaires…), c’était à Alger, Constantine, Oran ou Annaba. Aujourd’hui encore, une femme peut-elle vivre seule dans n’importe quel quartier de la capitale sans courir le risque d’être traitée de «prostituée» et pourchassée ? La contraception n’était-elle pas considérée par les faiseurs de fetwas d’«encouragement à la dissolution des mœurs» ?


Que n’a-t-il fallu d’efforts et de force de conviction à d’éminents spécialistes, parmi lesquels le professeur Belkhodja, les regrettés professeurs Boucebci et Belkhenchir, pour convaincre les tenants du conservatisme qu’il en allait de la santé de la mère et de son futur enfant ! Que l’on se souvienne de ces campagnes d’«assainissement des mœurs» au cours desquelles police et gendarmerie faisaient la chasse aux couples non mariés circulant en voiture. Combien de parents n’ont-ils pas été convoqués dans les postes de police et de gendarmerie parce que leur fille était en compagnie d’un jeune homme…

Les violences à l’égard des femmes sont diverses et ne se comptent plus. La première d’entre elles ne résulte-t-elle pas de ce code de la famille honteux et indigne qui lui est imposé à son corps défendant depuis près de trente ans ?

Aujourd’hui plus que jamais, à l’Etat et à la société de prendre leurs responsabilités car il y a atteinte à personnes en danger. L’obscurantisme, l’hypocrisie, la lâcheté sont meurtrières.

Nadjia Bouzeghrane,

El Watan, 9 juillet 2011

Publié dans Ailleurs en Algérie

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