Des femmes de nouveau martyrisées en Algérie (Elle)

Publié le par Yann

Le désert de la peur

 

Depuis plusieurs semaines, c’est chaque nuit ou presque le même scénario de terreur. Ils surgissent en bande, cagoulés, armés de haches, de couteaux, de sabres ou de bâtons. Des bandes de « jeunes voyous drogués, ou d’intégristes, ou tout cela à la fois », dit-on là-bas, qui tabassent, volent l’argent liquide, les bijoux, les appareils d’électroménager. Agressent sexuellement, parfois.

Leurs cibles ? Des femmes seules, mères divorcées, veuves ou célibataires, âgées de 18 à 50 ans, qui vivent dans les quartiers populaires loin du centre-ville, là où les loyers sont moins chers. Des « étrangères » venues de l’ouest de l’Algérie pour chercher du boulot dans le sud, à Hassi Messaoud, une ville tentaculaire où des dizaines de multinationales exploitent les juteuses ressources pétrolifères. Pour les cadres de ces compagnies, qui vivent à l’américaine dans les sites protégés de leur entreprise, Hassi Messaoud est un véritable eldorado économique.

Pour toutes celles, poussées par le chômage et la pauvreté, venues y trouver un emploi précaire de femme de ménage, de cuisinière ou de simple ouvrière, c’est l’enfer sur terre. Hassi Messaoud ou la ville qui n’aimait pas les femmes.

 

39 victimes avaient osé porter plainte

 

En juillet 2001 déjà, une expédition punitive avait été lancée après le prêche d’un imam qui dénonçait ces « mécréantes », ces « fornicatrices », ces « femelles dépravées » qui ne portent pas le hidjab, vivent sans homme et travaillent comme des hommes. Galvanisés par ces paroles, 300 à 500 hommes avaient ratissé le quartier d’El Haïcha, défoncé les portes des appartements, battu, violé, humilié les objets désignés de leur haine. Trente-neuf victimes avaient osé porter plainte. Trois seulement ont persévéré jusqu’au procès malgré les menaces et l’indifférence des pouvoirs publics. L’imam n’a pas été révoqué. Et le procès des auteurs de ces exactions n’a été, pour les associations de défense des droits des femmes algériennes, qu’une parodie de justice.

 

Des témoignages édifiants

 

« Cette insupportable impunité à la suite des événements de 2001 a permis que des actes odieux se produisent encore aujourd’hui, dénonce la comédienne et militante féministe algérienne Nadia Kaci, qui a recueilli les témoignages édifiants de deux victimes de l’expédition punitive de 2001, Fatiha Maamoura et Rahmouna Salah, dans “Laissées pour mortes”. On retrouve dans les agressions de ces dernières semaines la même haine de ces femmes qui, parce qu’elles vivent seules ou entre elles, ne peuvent être que des prostituées. » Pour Nadia Kaci, cette violence prend racine dans la période noire du terrorisme islamiste des années 90 mais aussi dans le Code de la famille fondé sur la charia qui, même s’il a été amendé en 2005, « continue de maintenir les femmes dans le statut de mineures à vie et légitimise toutes les injustices qui leur sont faites ».

 

Combien d'autres crimes passés sous silence ?

 

« Les Algériennes continuent de payer le prix fort, dit-elle. Pendant la guerre civile, des centaines d’entre elles ont été enlevées par des milices islamistes, violées, tuées, éventrées enceintes. D’autres ont vu leur mari se faire assassiner. Les auteurs de ces crimes n’ont jamais été poursuivis au nom de la paix civile. Cette impunité systématique que constitue un message très fort sur fond de résurgence du discours intégriste et de dénigrement systématique de la femme qui autorise, de fait, le passage à l’acte de ceux qui s’attaquent aux femmes à Hassi Messaoud et partout ailleurs dans le pays. »

Selon des chiffres officiels algériens, plus de 4 500 plaintes pour « violences et harcèlement contre des femmes » ont été enregistrées en à peine six mois en 2009. Pour combien d’autres crimes passés sous silence ? Un « silence complice de la police comme de la société tout entière », pour Louisa Aït Hamou, du réseau Wassila, antenne d’écoute, d’aide juridique et d’accompagnement des femmes et des enfants. « Il y a tellement d’autres cas qui ne sont pas médiatisés, déplore-t-elle. Les victimes des exactions de ces dernières semaines resteront terrorisées tant que le gouvernement n’apportera pas de réponse concrète à ce déchaînement de violence. »

 

Appels affolés de femmes qui ont été agressées

 

Chaque jour, Salima Tlemçani, journaliste au quotidien « El Watan », qui a révélé dans un remarquable reportage l’ampleur des actes de terreur commis à Hassi Messaoud, reçoit des appels affolés de femmes qui ont été agressées. « Le climat qui y règne est terrible, explique-t-elle. Rares sont celles qui portent plainte par peur des représailles, par honte ou parce qu’elles sont découragées par l’immobilisme de la police jusque-là. Certaines ont pu déménager au centre-ville, plus sûr, mais où les loyers sont très chers, et presque tout leur salaire va y passer… Ces femmes sont agressées parce qu’elles dérangent l’ordre établi dans une société d’hommes, faite par et pour les hommes. »

 

Des patrouilles de police mais jusqu'à quand ?

 

Depuis la publication de l’article de Salima Tlemçani, des patrouilles de police sont enfin organisées. Mais jusqu’à quand, s’inquiètent plusieurs associations de femmes*, déterminées à ce que le silence ne prenne, une fois de plus, le pas sur la justice. « En dix ans, la violence contre les femmes à Hassi Messaoud n’a jamais vraiment cessé mais elle n’était pas médiatisée, estime Nadia Kaci. Elle s’est banalisée, installée, et a permis que des bandes d’hommes continuent en toute impunité de s’attaquer aux femmes seules. » Nadia Kaci en est convaincue : « Plus on parlera de ces femmes, plus on les protégera. C’est le silence qui va les tuer. »

 

Les mots de l'enfer

 

Fatiha Maamoura, 35 ans, et Rahmouna Salah, 44 ans, portent encore dans leur chair les sévices qu’elles ont subis lors de l’expédition punitive de 2001 à Hassi Messaoud. Ces deux mères de famille ont osé aller avec courage devant la justice. Dans « Laissées pour mortes : le lynchage des femmes de Hassi Messaoud » (Max Milo Edition), Nadia Kaci a retracé l’itinéraire de ces rescapées de l’horreur, leur quotidien à Hassi Messaoud et le contexte particulièrement hostile qui règne à l’encontre des femmes seules dans ce poumon économique de l’Algérie. Fatiha et Rahmouna, au nom des nouvelles victimes de la terreur à Hassi Messaoud, continuent de lutter contre l’inertie des pouvoirs publics et de révéler au grand jour ces violences toujours taboues dans la société algérienne. A lire absolument.

 

Elle

22 avril 2010.

Publié dans Articles 2010

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