Femmes : l’Algérie, c’est Hassi-Messaoud (Liberté)

Publié le par Yann

Dans les faubourgs d’Oran, un jeune bat sa sœur parce qu’elle fréquente un camarade de lycée. Le père prend la relève pour corriger la gamine de dix-sept ans. L’adolescente perd la vie au bout de cette correction. Verdict : vingt et quinze ans de prison pour le père et le frère meurtriers.

 

Du côté de Tiaret, un autre jeune homme surprend sa copine attablée avec une autre personne. Il remonte dans sa voiture et manœuvre : il l’écrase ; elle en meurt. Verdict : vingt ans de prison.

 

Les deux crimes ont été jugés très récemment, à deux jours d’intervalle. Les deux affaires comportent deux similitudes : les victimes sont des jeunes filles et les meurtres sont prémédités.

 

Les verdicts aussi se ressemblent. Par leur indulgence. C’est à croire que vingt ans constituent le tarif pour un meurtre avec préméditation quand la victime est une fille, que l’assassin soit un parent ou un simple soupirant.

 

En matière de statut de la femme, comme en matière de terrorisme, l’État, à travers ses institutions, semble avoir adopté le parti de se conformer au déficit culturel de la société, voire à surenchérir dans la régression, histoire d’établir sa représentativité de la société réelle. Les valeurs de progrès, de justice, de citoyenneté en deviennent caduques. L’archaïsme patriarcal machiste est officiellement valorisé. Dans le discours politique comme dans la pratique institutionnelle, les archaïsmes sont repris pour le compte du pouvoir. Dans le traitement des administrés, les barbus bénéficient d’un accueil plus attentif, alors qu’une femme au volant a toutes les chances de subir des contrôles zélés.

 

On se souvient de la question qui immanquablement fusait de la bouche du quidam philosophe ou du responsable réfléchi : qu’a-t-il fait, interrogeait-on à propos de la dernière victime, quand le meurtre n’allait pas de soi, c’est-à-dire quand la victime n’était ni soldat, ni policier, ni intellectuel ?

 

De la même manière, une femme est exécutée par un proche et le soupçon posthume inévitablement s’abat sur elle. On peut se demander s’il ne constitue pas une circonstance atténuante de société.

 

La “sagesse” culturelle ne nous recommande-t-elle pas de corriger nos épouses une fois par semaine, “si nous ne savons pas pourquoi, elles le savent” ?

Les deux verdicts surviennent au moment où la violence impunie contre les femmes ouvrières de Hassi-Messaoud connaît une mobilisation médiatisée. On en oubliait presque la condition générale de la femme dans notre société et dans les sociétés qui nous inspirent. Vingt ans de prison, avec la possibilité de remise de peine pour la vie d’une lycéenne de dix-sept ans, pour celle d’une fille qu’on exécute en l’écrasant ! On ne peut juger d’un verdict, mais on peut tout de même se demander où se cachent les circonstances atténuantes, si ce n’est dans la féminité de la victime.

 

Dans l’imaginaire vulgaire, la femme n’a pas à se trouver en situation de pouvoir être violée : qu’est-elle venue faire là, à cette heure-là ? Puisqu’il faut lui trouver une part de responsabilité dans son malheur, elle ne devrait donc pas se retrouver en situation d’être assassinée.

Du point de vue de cette tournure mentale qui accable la femme, même comme victime, l’Algérie entière est un Hassi-Messaoud.

 

M. H.
musthammouche@yahoo.fr     

Liberté, 17 mai 2010  

 

Publié dans Articles 2010

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