La bête se porte bien, merci (Tribune Nouvel Obs)

Publié le par Yann

Un rassemblement, soutenu par des partis de gauche et plusieurs associations, est organisé ce lundi soir devant l'ambassade d'Algérie à Paris, en signe de soutien aux femmes agressées à Hassi Messaoud. Nouvelobs.com publie le texte d'une militante et d'un journaliste algériens.

"Oyez, oyez braves gens. En Algérie, il n'y a pas si longtemps, à Hassi Messaoud, une région des plus sécurisées, l’inadmissible s’est produit. Songez donc que, courant avril, à plusieurs reprises, des femmes ont osé se laisser violer ! Dépossédées par la même occasion de leurs biens, elles ont porté l’irréparable à son comble, elles ont porté plainte ! Ce fut, à l’évidence, proprement scandaleux.

 

En conséquence, faisant résolument face à ces actes gravissimes, commis en pleine nuit, contre des hommes méconnaissables (et pour cause, ils étaient encagoulés), les chefs d’inculpation retenus furent d’une extrême gravité. Mais, concernant des femmes qui n’avaient pas eu l’heur de se complaire dans le chômage qui les frappait ailleurs avant d’émigrer à Hassi Messaoud, il est évidemment inutile d’énumérer les point forts de l’accusation, que chacun, en son âme et conscience, connaît. Revêtue de l’autorité de la chose jugée d’avance, la sentence prononcée à leur encontre fut d’une sévérité exemplaire : l’érection sans délai ni préliminaires d’un mur de silence pudibond, purificateur, pérenne, fortifié, et reposant solidement sur la fondation de la législation familiale promulguée durant la bien nommée année 1984. Portant le nom du père, du frère, de l’oncle, ou, pour les besoins naturels de la natalité, de l’époux, les femmes ont toutes, depuis, et légalement, un Big Brother. Or, au faîte de la transgression du code social, elles se sont présentées seules au commissariat.

 

Circonstance aggravante, ces inconscientes sont des récidivistes ! Déjà, à l’été 2001, au même endroit, une centaine d’entre elles avaient commis les mêmes crimes, et elles avaient écopé de la même peine. Elles ont la mémoire courte !

 

Néanmoins, malgré la récidive, des circonstances atténuantes ont été accordée aux prévenues de leur condamnation anticipée. Car une des victimes, et pas la moindre, a été épargnée. Contrairement aux précédents forfaits, leurs proies n’étaient pas, cette fois-ci, guidés dans leur besogne par un prêcheur pieux, dont la sagesse ne pouvait prévoir que ces femmes allaient, à son appel, se laisser souiller par les martyres.

 

Neuf ans plus tard, cependant, pas davantage d’impunité ! Mais, dans leur mansuétude, les policiers chargés de recueillir les plaintes des agresseurs ont tenu compte de l’absence des agressés, évanouis dans l’anonymat. Aucun juge n’a donc été sollicité : il n’aurait rien eu à instruire, la coutume s’en est chargée. La police a fait justice elle-même. Il a suffi aux agents en service, magnanimes plutôt que d’engager des poursuites pour diffamation, de détourner le regard, de se boucher les oreilles et de continuer à parler d’autre chose.

 

L’affaire devait au demeurant en rester là, circonscrite à Hassi Messaoud. Mais c’était sans compter avec l’apparition de complices. Soumises à la question, les condamnées ont avoué être étrangères à ces complicités, qui, elles, se manifestent par ce curieux mécanisme communément appelé solidarité. Ce sont des individus rétifs au bon ordre, ils, ou plutôt elles, se meuvent en groupe. Plus dangereuses que les coupables prises en flag, il faut pourtant relativiser leur effet de nuisance à la tranquillité de tous. Ainsi, un quotidien d’Alger, El Watan, a certes longuement rapporté un travestissement de la réalité : il a tenté de faire passer les victimes pour des coupables. Peine perdue. L’auteure de l’article incriminé, une envoyée spéciale sur les lieux du crime, est, comme sa qualité l’indique, une femme. De même, un collectif d’associations dites solidaires s’est assurément constitué dans la capitale, mais il compte en son sein une écrasante majorité de "é" suivis de "e", un couple de voyelles à l’accent aigu, parfaitement identifiables, elles aussi.

 

Quant au rassemblement de solidarité devant l’ambassade d’Algérie en France le 10 mai au soir, cette action est essentiellement le fait d’immigrées, soutenues comme à l’accoutumée par des acolytes français(es) insensibles à la souffrance physique et psychique des hommes ayant subi les affres atroces d’un viol en bandes organisées. Toujours ce féminin pluriel qui sévit, même à l’étranger donc. En vain ! Conscientes des risques de répétition de l’agression caractérisée, les forces de bon sens ne lésinent d’ores et déjà sur aucun moyen. Aidées par une société majoritairement acquise aux vertus de la sérénité silencieuse face à l’ignominie, elles font leur le slogan "Plus jamais ça !".

 

 

Sanhadja Akhrouf, militante féministe algérienne,

et Wicem Souissi, journaliste indépendant, chroniqueur à la revue Hommes et Migrations.

Tribune Nouvel Obs, 10 mai 2010.

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