La nuit de la haine (L'Express)

Publié le par Yann

Dans leur livre Laissées pour mortes, deux Algériennes, Fatiha Maamoura et Rahmouna Salah, racontent comment elles furent lynchées, en 2001, par des hommes prêts à "nettoyer" la ville des femmes "impures". Extraits exclusifs.

 

L'installation de Rahmouna

Hassi Messaoud, je la connaissais grâce à la météo du 20 heures à la télévision. C'était l'endroit où la température était la plus élevée du pays: on atteignait parfois les 50 ºC! [...]

Les loyers, et la vie en général, étaient connus pour être très élevés à Hassi. L'oncle de Mohamed nous avait donc déniché, avant notre arrivée, une maison dans un "quartier populaire", Bouamama.

Pour rejoindre notre nouvelle habitation, il fallait quitter la route goudronnée, descendre un chemin recouvert de sable sale, de sacs en plastique en décomposition et autres déchets, et s'introduire dans des ruelles tout aussi crasseuses, fabriquées au hasard de centaines, voire de milliers, d'espèces de bâtisses collées les unes aux autres [...].

Mon coeur se serrait au fur et à mesure que nous nous enfoncions dans cette zone que personne, je l'ai découvert plus tard, n'appelait Bouamama. El-Haïcha, "la bête immonde", voilà comment tout le monde nommait ce quartier.

 

Après une période de déprime, Rahmouna s'habitue à sa nouvelle vie. Cette femme d'origine très modeste travaille comme cuisinière ou femme de ménage dans différentes sociétés. Ses relations avec ses collègues des deux sexes sont excellentes. Elle a des petits moments de bonheur.]

 

Les jours de semaine, Bigtel grouillait de monde. Comme je travaillais en cuisine, j'avais l'obligation de prendre deux douches par jour. La première le matin, la seconde à 13 h 30, avant la reprise. C'étaient des moments particulièrement agréables, que je savourais pleinement.

L'entreprise possédait une grande salle de sport que je m'étais mise à fréquenter assidûment à l'heure du déjeuner. Walkman sur les oreilles, je m'entraînais au rythme des chioukhas de l'Oranie, précurseurs du raï, ou des textes du Coran. [...]

 

Premières alertes

 

[Rahmouna partage son logement avec plusieurs personnes, en majorité des femmes, parmi lesquelles deux collègues de travail, Assia et Wassila. Il arrive que son beau-frère et un cousin dorment chez elles.]

[...] Cette vie en communauté nous comblait. Mais tout le monde ne considérait pas d'un très bon oeil notre cohabitation. Les habitants du quartier commençaient à jaser, trouvant cette mixité suspecte et déplacée.

C'est un voisin que nous appréciions qui nous a informés qu'une plainte avait été déposée contre nous pour mauvaises moeurs et qu'une enquête de voisinage se déroulait en ce moment. J'en étais meurtrie.

Chaque fois qu'on veut nuire à quelqu'un, on l'accuse de mauvaises moeurs. Irritée, ou plutôt folle de rage, j'ai pris tous nos papiers et me suis rendue au commissariat.

Sur place, je leur ai dressé tout notre arbre généalogique, pièces d'identité et livrets de famille à l'appui. J'ai expliqué qu'il valait mieux qu'Assia et Wassila vivent en famille avec nous plutôt que de se retrouver isolées et exposées aux regards lubriques des hommes qui les harcelaient de phrases dégradantes et humiliantes [...].

Bien embarrassés par cette histoire, ils m'ont assurée de ne pas m'inquiéter: ils allaient rapidement clore cette enquête réclamée par de mauvaises langues jalouses et envieuses de constater une si bonne entente familiale. [...]

Un soir, comme nous avions quitté un peu plus tard le travail et qu'il n'y avait plus de transports, nous avons été raccompagnées, sur recommandation de notre chef de camp, par un collègue. Devant le seuil de la maison, un groupe de jeunes attendait; ils nous ont insultées en nous voyant.

- Impures! Salopes! hurlait l'un.

- Couvre-toi, sale pute, et reste chez toi au lieu de nous piquer notre travail, postillonnait un autre gars à 2 centimètres du visage de Halima, qui ne portait pas le hidjab.

 

La traque des "impures"

 

[Des intégristes, habitués d'une mosquée locale, se sont mis en tête de "nettoyer la ville des femmes impures". Fatiha, une amie de Rahmouna, sera leur première victime.]

 

Le bruit de la foule se rapprochait. Fatiha a haussé le son de la télé pour mieux entendre.

A ce moment-là, une voix d'homme a crié à sa fenêtre :

- L'Algéroise est là! Venez! C'est l'Algéroise qui est là! [...]

Un type a sauté dans la pièce sombre. Il a allumé un briquet. Il a immédiatement aperçu Fatiha, transie d'effroi. Il l'a empoignée violemment par les cheveux. [...]

On lui a assené un coup de poing dans l'oeil.

Sonnée, elle est tombée à genoux.

A ses pieds.

Il portait des sandalettes en cuir rapiécées, avec de la ficelle pour lanière.

Il a déchiré son débardeur à l'aide d'un couteau. D'autres hommes pénétraient par la fenêtre. Elle a imploré Dieu de lui venir en aide.

Il lui a baissé son short et sa culotte jusqu'aux genoux. Dehors, ils essayaient toujours de défoncer la porte.

Chaque fois qu'elle hurlait, les hommes à l'extérieur scandaient:

- Allahou akbar, Dieu est grand! [...]

Quand la porte a enfin cédé, ils l'ont balancée à l'extérieur, nue comme le jour où sa mère avait accouché d'elle.

- Mon Dieu, sauve-moi!

Mais la sarabande infernale continuait.

Armés de barre de fer, de couteaux, de gourdins, elle ne comptait plus ses agresseurs. Le cercle devenait immense, elle était seule et minuscule au centre de leurs regards et de leur haine.

Allahou akbar; et des claques, des coups de poing, des coups de pied. [...]

Avec du sable et des dalles de trottoir arrachées, ils l'ont enterrée jusqu'au cou.

La tête, ils lui tapaient dessus à coups de pied. Une voiture de police qui revenait de l'aéroport, intriguée par l'attroupement, s'est approchée. Les hommes ont fui.

 

L'histoire de Rahmouna

 

[Rahmouna raconte ce qu'elle appelle "la nuit du massacre". Des intégristes l'agressent chez elle.]

[...] Je me suis précipitée sur la porte; de l'autre côté, des brasiers illuminaient le ciel. Les hommes y balançaient des vêtements, des papiers. On aurait cru qu'il faisait jour, tellement il y avait de feux. Ils étaient une cinquantaine à barrer toute la route entre chez nous et les voisins. Ils se sont mis à crier, à m'insulter. L'un d'eux portait un bandana rouge autour du front; un gros poignard à la main.

D'autres avaient des gourdins, des bâtons.

Ils se dirigeaient tous vers moi. Qui supplier?

Ils me promettaient les pires insanités.

- C'est au nom de Dieu que vous voulez me faire subir tout ça?, ai-je hurlé.

J'ai senti un coup de couteau déchirer mon ventre. (...)

Des mains, plein de mains arrachèrent mes vêtements, griffèrent mes seins, mes cuisses, tentèrent de les déchiqueter.

Je me suis évanouie.

A demi consciente, j'ai entendu des hommes crier :

- La police! La police!

- Je rêve, pensai-je.

Mais les hommes se sont éloignés d'un coup et une voix s'est exclamée:

- Regarde là-bas, c'est Rahmouna!

Je connaissais ces policiers. Ils se sont penchés sur moi. Puis ils ont disparu de mon champ de vision.

De nouveau, le ciel s'est chargé de fumée.

Et les agresseurs sont réapparus.

- Ils vont m'achever, me suis-je dit.

L'un des policiers s'est jeté sur moi pour me protéger; il a reçu en plein dos le coup de poignard qui m'était destiné. J'ai senti son sang se déverser sur mon corps.

On m'a recouverte avec un drap. J'ai été évacuée sur le même brancard que le policier, il n'y en avait pas assez.

Je sentais que je partais. Je luttais pour ne pas sombrer dans le noir.

Revoir mes enfants. Juste revoir mes enfants.

 

A L'hôpital

 

[...] Au fur et à mesure, on ramenait des femmes. Maintenant, il y en avait couchées sur le sol. Celles qui en avaient la force pleuraient. C'était le désespoir et l'humiliation qu'évacuaient leurs sanglots, c'était leur courage et leur ténacité de ces années de vie, de travail, et d'attente, à Hassi Messaoud, qu'emportaient leurs sanglots. [...]

Le matin, à la lumière du jour, nous avons découvert l'horreur de notre état.

Visages boursouflés, déformés par les hématomes.

Corps en sang. Chairs ouvertes. Et l'odeur. Les mouches. Les gémissements.

Combien étions-nous? Cinquante? Soixante? J'ai appris plus tard que certaines avaient pris un taxi juste après leur agression, sans passer par l'hôpital, pour rejoindre leurs villes. (...)

Le soir, on nous a apporté un journal qui parlait de nous. C'était le quotidien arabophone, El Khabar. Il nous présentait comme des prostituées venues de toute l'Algérie pour travailler dans des maisons closes. C'était le coup de grâce: avec un tel article, nous savions que l'opinion publique allait nous condamner. Qu'allaient penser nos familles? Nous étions anéanties. [...]

Le 7 août 2001, le Pr Janine Benkhodja, gynécologue et obstétricienne, a réalisé un bilan complet de chacune d'entre nous au CHU de Bab El-Oued en vue du procès. C'est elle-même, en entendant parler de nous, qui avait proposé ses services. [...]

Du cabinet, deux des femmes examinées ont poussé des youyous de soulagement; nous comprîmes qu'elles étaient toujours vierges. Elles avaient quelques lésions locales, mais les tentatives de viol n'avaient pas abouti.

Cependant, toutes n'eurent pas cette chance: trois d'entre nous avaient été déflorées au cours du viol. Les jeunes femmes étaient inconsolables, malgré toutes nos paroles d'apaisement. Comment leurs familles allaient recevoir cette nouvelle? Comment allaient-elles leur prouver que la perte de leur virginité n'était pas de leur faute?

C'est ainsi pour nous, les femmes, depuis des générations: notre honneur et celui de toute notre lignée est situé juste entre nos cuisses.

Aucune des treize femmes réfugiées à Darna n'avait de maladies sexuellement transmissibles.

Vingt et un jours après nos agressions, nous avions toutes des lésions évidentes. Et toutes avions encore sur le corps les traces des blessures à l'arme blanche et des griffures qui nous marbraient les seins. [...]

On ne m'avait pas violée. La nouvelle m'a laissée sans réaction. Tout au fond de mon être, la sauvagerie des actes avait été telle que c'était tout comme. [...]

 

Le combat judiciaire

 

[...] Quant au procès, les reports se sont succédé encore et encore. Et, avec eux, nos longues traversées inutiles et nos déceptions.

Nous attendions des heures sous les regards menaçants des inculpés et de leurs familles. Ils continuaient de venir sans avocats, comptant sur le temps pour diluer l'affaire. De notre côté, ils ne venaient toujours pas, malgré les promesses des associations.

Souvent, j'ai songé à me jeter, tel un kamikaze, contre les murs du tribunal, bardée de dynamite pour tout faire exploser.

Je ne compte plus le nombre de voyages que nous avons effectués à Alger toutes les trois, Fatiha transportant désormais son bébé avec elle.

Les portes des ministères, souvent, n'acceptaient de s'ouvrir que si nous menacions d'aller voir la presse. [...]

Malgré toutes nos désillusions, nous nous répétions que nous n'avions pas le droit d'abandonner. Que nous devions nous battre et nous défendre jusqu'au bout pour que plus aucune femme, agressée, violée, battue par son mari, son frère, un inconnu ou une meute d'hommes enragée, n'ait peur de franchir les portes d'un tribunal pour espérer obtenir justice et réparation. [...]

Le 3 janvier 2005, à 8 heures, Fatiha, Nadia et moi, nous présentions pour la cinquième fois au tribunal de Biskra.

[...] Cette fois, nous n'étions pas seules: en 2004, Salima Tlemçani avait fait paraître dans le quotidien El Watan plusieurs articles dans lesquels elle défendait notre cause corps et âme. Dans l'un des derniers, elle pointait du doigt l'inertie des associations. Grâce à elle, les choses avaient bougé.

Toutes les associations féminines, la presse nationale et quelques journalistes étrangers nous épaulaient.

Dans l'assemblée, nous reconnûmes également beaucoup de personnes qui étaient venues nous voir à l'auberge en 2001.

Et nous avions des avocats! Mal préparés: ils n'avaient accès à nos dossiers volumineux que depuis deux ou trois jours; mais deux d'entre eux étaient très motivés.

Les accusés étaient six. Aucun d'eux n'a reconnu les faits.

Il ressortait, à la lecture de leur profil, qu'aucun d'eux n'était chômeur ou en situation précaire; pourtant, c'est ainsi que leurs défenseurs les avaient présentés, comme pour les dédouaner.

Parmi eux, j'en reconnus deux.

L'un de leurs avocats m'a interrogée :

- Puisque vous les reconnaissez, dites-nous ce qu'ils vous ont fait.

- Ils ont fait l'innommable, ai-je prononcé tout bas, la gorge sèche, articulant difficilement.

J'étais paralysée, la tête me tournait. Tout ce monde! Comment leur raconter mes vêtements déchirés, mes seins et mes cuisses lacérés? Et mes trois enfants qui connaîtraient tous les détails!

Je ne pouvais pas répondre, c'était au-dessus de mes forces. Mais l'avocat insistait, péremptoire et intransigeant:

- Dites-nous exactement ce qu'ils vous ont fait.

Le juge demanda à l'avocat de ne pas mettre les victimes dans l'embarras en leur posant des questions sur les détails sexuels. Alors, l'avocat, de sa voix assurée, me lança:

- A votre avis pourquoi vous ont-ils agressée?

Sa question était une conclusion, il tourna les talons sans que je puisse répondre. Face à ses allusions et l'humiliation qu'il m'infligeait, je retins mes larmes de toutes les forces qu'il me restait.

Fatiha, lorsqu'elle fut convoquée à son tour, déclara, provocante et pleine de colère:

- Moi, je vais vous dire ce qu'ils m'ont fait !

Au fur et à mesure qu'elle parlait, son corps tremblait de plus en plus. Sa voix montait, s'élevait, et c'est bientôt sa rage qui explosa à travers les mots, ses mots de violence, de torture, qu'elle prononçait sans rien épargner à l'assemblée. Son calvaire, son humiliation; sa volonté d'entendre enfin les bourreaux avouer. Elle les fixait droit dans les yeux, elle les désignait du doigt. Elle montra ses marques de brûlures, elle incita le juge à regarder les photos, à les faire circuler dans l'assemblée, pour que chacun voie, que plus personne ne puisse se prétendre ignorant ou innocent. [...]

Le réquisitoire du représentant du ministère public nous mit un peu de baume au coeur:

- Les actes commis, pour lesquels nous sommes réunis aujourd'hui, font honte à l'Algérie tout entière et nous renvoient à l'âge de pierre. Durant cette nuit noire du 13 juillet 2001, des femmes algériennes ont été terriblement violentées au nom de l'islam. Aucun musulman sur terre ne peut accepter ou tolérer de tels actes barbares. Pour cela, la justice demande le châtiment le plus sévère, à la hauteur de cette sauvagerie et de cette cruauté. Le fait que les autres victimes ne soient pas là aujourd'hui n'enlève rien à la culpabilité des accusés.

Le jury se retira pour délibérer. Au bout de trois heures, le verdict fut prononcé et les condamnations annoncées:

Réclusion criminelle à l'encontre des accusés absents, par contumace, vingt condamnations à vingt ans de prison ferme, quatre condamnations à dix ans, une condamnation à cinq ans.

Réclusion criminelle à l'encontre des accusés présents: une condamnation à huit ans, une autre à six ans et la troisième à trois ans ferme. Et trois acquittements. (...)

Les acquittements s'expliquaient par l'absence des autres victimes.

Fatiha était bouleversée par ce verdict et très en colère. Elle hurlait de toutes ses forces dans le hall du tribunal:

- Je ne veux pas de votre argent, je veux qu'on me rende mon honneur et ma dignité perdus! Je veux une justice! Je veux que le journal qui nous a présentées comme des prostituées répare son erreur!

Nous étions toutes profondément bouleversées, les plaies toujours à vif, les larmes toujours aussi brûlantes.

 

Anis Allik,

L'Express, 15 février 2010

 

 

Publié dans Articles 2010

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