"Laissées pour mortes. Le lynchage des femmes de Hassi Messaoud", de Nadia Kaci : douleurs algériennes (Le Monde)

Publié le par hassi-messaoud.over-blog.com

L'histoire contée ici ne commence pas avec cette terrible nuit du 13 juillet 2001, à Hassi Messaoud, grande cité pétrolière du Sahara, au cours de laquelle 39 femmes furent sauvagement agressées, frappées, violées. Une expédition punitive menée par trois cents hommes encouragés par un imam local, sans autre raison que celle de s'attaquer à des femmes seules. Des femmes modestes, venues travailler sur les sites des sociétés étrangères installées au coeur de l'Algérie.

 

L'histoire commence avant, à Oran l'industrielle, sous les traits de Rahmouna Salah. Cette femme, qui figure parmi les victimes d'Hassi Messaoud, remonte d'abord le fil de ses relations meurtries depuis bien longtemps avec le genre masculin. Fille délaissée par son père, soeur maltraitée ou rejetée par ses frères, épouse malheureuse, battue, et reniée. Premières noces : "Il m'a annoncé la couleur de notre avenir commun : pas de maquillage, d'épilation, de coiffeur, de sorties ou de visites." Deuxième mariage : "Il y aura des conditions. Je serai le seul à décider (...), prévient l'époux. Il n'est pas question qu'elle travaille, ni même qu'elle sorte de la maison."

Survolés, les faits, les dates rapportés par la comédienne Nadia Kaci n'ont guère d'importance. Le récit est simple, à la va-comme-je-te-pousse. C'est le portrait d'une vie amère, un cri de rage qui culmine après cette terrifiante nuit du 13 juillet 2001, et qui continue sur le ton du désespoir, quand il devient impossible aux victimes d'obtenir réparation du drame. Seule, toujours, pour Rahmouna Salah, avec ses enfants qu'elle place chez sa mère et qu'elle récupère parfois pour les élever tant bien que mal. Mariée, pour Fatiha Maamoura, qui fournit le deuxième témoignage de ce livre, et qui ne se remettra jamais vraiment de son calvaire, elle qui fut atrocement battue et aux trois quarts enterrée vivante à Hassi Messaoud.

Les agresseurs n'étaient pas des inconnus, mais des épiciers de quartier, des employés locaux, des voisins. Des hommes ordinaires. Procès, harcèlement, menaces, peur de représailles ont formé pendant des années le quotidien des malheureuses d'Hassi Messaoud, décrites par un quotidien comme des prostituées.

Quelques lignes de réconfort fugaces apparaissent parfois, vite noyées dans l'amertume des relations hommes-femmes en Algérie.

 

LAISSÉES POUR MORTES. LE LYNCHAGE DES FEMMES DE HASSI MESSAOUD de Nadia Kaci. Max Milo, 256 p., 18 €.

 

 

Isabelle Mandraud
Le Monde, 17 février 2010

Publié dans Articles 2010

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