Le martyre des Algériennes de Hassi Messaoud (Ouest-France)

Publié le par hassi-messaoud.over-blog.com

La haine des hommes s'est abattue sur elles comme sur des centaines d'autres femmes seules, en 2001, dans la grande ville pétrolière du désert algérien. Fatiha et Rahmouna ont été parmi les seules à se battre pour demander réparation du lynchage collectif. Ces femmes du peuple, sans instruction, témoignent du calvaire qu'elles ont vécu pendant les années noires du terrorisme.

 

Elles habitaient El Haïcha, la « Bête immonde » en arabe. Un bidonville d'Hassi Messaoud, ville pétrolière située au coeur du désert algérien. Un four où la température atteint les 60 degrés. Mais, pour Fatiha Maamoura et Rahmouna Salah, comme pour des milliers de femmes algériennes divorcées ou mères célibataires, Hassi Messaoud, en 2001, c'était un peu le paradis. Elles y étaient cuisinières, femmes de ménage sur les bases pétrolières. « On avait des bonnes paies, on vivait bien », se souviennent Fatiha, 33 ans, et Rahmouna, 43 ans. Elles trouvaient un semblant d'indépendance dans ce pays où la femme ploie sous le joug du père, du frère, du mari.

 

Le 12 juillet, le paradis se transforme en enfer. Des centaines d'hommes de Hassi Messaoud se déchaînent. Des dizaines, peut-être des centaines de femmes sont insultées, battues, humiliées, violées aux cris d'Allah Akbar. Parmi les agresseurs il y a le voisin, l'épicier du coin. Fatiha et Rahmouna sont transportées quasi-mourantes à l'hôpital.

 

À entendre le récit des horreurs qu'elles ont endurées, on se demande comment elles sont encore là pour en parler, assises à la table du douillet appartement parisien que loue leur éditeur. Comment ces femmes marquées, un peu raides de prime abord, peuvent rire au détour d'une phrase. Toutes deux sont venues présenter le livre que la comédienne Nadia Kaci, Algérienne elle aussi, a tiré de leur témoignage. En France, Nadia est leur voix, car elles ne s'expriment qu'en arabe. Elle est aussi leur plume, elles qui ne savent ni lire ni écrire.

 

Fatiha et Rahmouna font partie de ces femmes battues, veuves ou répudiées par des maris tout-puissants, l'opprobre de leur famille en plus. De 1991 à 2001, le terrorisme gangrène l'Algérie. « La situation des femmes a connu une énorme régression, dit Nadia Kaci. Elles étaient désignées comme la raison de tous les maux. Les courants religieux ont fait un travail terrible. 3 000 à 7 000 femmes auraient disparu, probablement enlevées par le GIA. » Hassi Messaoud, sécurisée grâce aux sociétés étrangères qui s'y trouvent, est un refuge. « Leurs familles les laissent y aller seules car la crise économique sévit, et l'argent qu'elles y gagnent est bienvenu. »

 

« Nous avions l'habitude d'être harcelées »

 

Fatiha et Rahmouna ne sentent pas la colère qui monte. Elles ont bien été agressées dans la rue, une fois. « Nous avions l'habitude d'être harcelées, alors... » Mais le mal est profond. « Les hommes étaient jaloux, choqués par le fait que nous travaillions. Plus tard, nous avons su que l'imam d'El Haïcha avait fait un prêche très violent contre nous. » Impossible de dire combien de femmes ont été victimes du lynchage. « Il y a eu un tel désir d'étouffer l'affaire ! Deux femmes au moins ont disparu, mais il y en a sûrement beaucoup plus. 39 blessées, parmi de nombreuses autres certainement, ont accepté de porter plainte. Certaines se sont directement enfuies en bus, en taxi, pour ne plus revenir, et sans jamais demander réparation. » 3 000 femmes, peut-être, vivaient seules à Hassi Messaoud.

 

Le plus mauvais reste à venir. Il va y avoir pire que les visages éclatés, les corps meurtris. Au lendemain de l'agression, le quotidien El Khabar titre : Expéditions punitives contre des maisons closes à Hassi Messaoud. « On nous prenait pour des prostituées. Nous étions perdues. » Fatiha est abandonnée par son fiancé, Rahmouna rejetée par sa famille. « Mon fils m'a dit : 'Tu m'as fait honte.' Après ça, beaucoup de femmes n'ont pas voulu que l'on sache qu'elles étaient victimes d'Hassi Messaoud. »

 

Plusieurs procès vont avoir lieu. Autant d'épreuves. « Au premier, nous avons été menacées, nous nous sommes toutes désistées. » La plupart abandonnent, mais Fatiha, Rahmouna, ainsi qu'une troisième s'entêtent. Le procès est reporté plusieurs fois. Finalement, en 2005, trois hommes sont condamnés à des peines allant de trois à huit ans de prison. Vingt autres, absents, écopent de vingt ans de prison par contumace. « De temps en temps, ils en rattrapent un... » Fatiha trouve le verdict injuste. Rahmouna est plutôt satisfaite. « La justice est passée. » Mais elles n'ont obtenu aucune réparation.

 

Aujourd'hui, Fatiha a réussi à se marier et vit à Siddi-Bel-Abbès. Elle a eu deux enfants. Rahmouna vit à Oran avec sa famille. Elle ne travaille plus, dit que sa vie est brisée. « À Hassi Messaoud, on épargnait. J'aurais pu demander une retraite, sans attendre que mes enfants me viennent en aide. » La situation est toujours difficile pour les femmes d'Algérie. Nadia va enquêter sur d'autres lynchages, qui ont fait quelques lignes dans la presse. Fatiha et Rahmouna retournent en Algérie. « Ça nous fait peur. Mais nous avons dit notre vérité. »

 

Florence Pitard

Ouest France, 17 février 2010

Publié dans Articles 2010

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