Le raï, la charia, la femme-objet et la femme-sujet (Liberté)

Publié le par Yann

CHRONIQUE Devant la chaleur de l’accueil “populaire”, Cheb Mami s’est estimé en droit de réprimander les artistes qui ne l’ont pas soutenu dans… l’épreuve. Pas l’épreuve qu’il a infligée à une femme séquestrée, anesthésiée et soumise à une tentative d’avortement forcé. Mais celle d’avoir dû répondre de son geste devant la justice française.

Au moment où l’artiste relançait sa carrière et réprimandait ceux qui l’ont lâché, le peuple rédempteur (de femmes seulement) se lançait dans une offensive punitive contre des femmes déclarées de petites mœurs dans un quartier de M’sila. Plus tôt, il y a un mois environ, un confrère de langue nationale publiait un entretien d’un autre chanteur qui, lui, a été jugé dans le pays pour le viol d’une mineure. D’après l’entretien, l’artiste a été condamné à… quatre mois de prison. Et jugez du niveau de conscience auquel la sanction pénale, qu’il ne faut pas commenter bien sûr, l’a élevé : à la question du journaliste lui demandant comment a-t-il osé s’en prendre à une mineure et la violer, le chanteur, comme fier de son fait, répondit ceci : “Si tu la voyais, tu m’excuserais.” Parce que la gamine était belle, la brute s’autorisait le droit au viol !

C’est dire que dans notre société, il n’y a presque plus aucun risque à s’en prendre à une femme, si bien qu’il est devenu plus dangereux de se prostituer ou même d’être soupçonnée de prostitution que de violer.

Mami n’a pas eu la chance, comme l’autre “artiste” interviewé, d’être jugé dans ce pays où l’on est plus conciliant avec les gens qui attirent les foules.

Mais replongé dans l’atmosphère “tolérante” pour la violence masculine de son bled, le toujours “prince” à ce qu’on lit, peut passer au reproche, demander des comptes à ses collègues qui ont oublié de lui marquer leur soutien. Même l’État se soumet à la terreur du machisme bigot qui fait que le diable ne peut loger que dans le corps — et l’esprit — de la femme. C’est à ces machos de droit divin que le ministre de l’Intérieur fait la concession quand il accorde le “droit” aux femmes de fournir à l’administration des photos avec le visage voilé. Ce n’est pas pour promouvoir la citoyenneté des femmes qu’il se prête à cette reculade. Non, le geste est plus sûrement — et plus politiquement — destiné à la cohorte d’incultes inquisiteurs qui régente la morale sociale avec l’approbation effrayée d’un État qui, décidément, n’intègre dans la conception de son rapport à la société que les forces à potentiel de nuisance.

Progressivement, l’État se préoccupe plus que de la subversion publique massive et spectaculaire : sit-in, marches, émeutes, grèves. Pour le reste, la société est silencieusement abandonnée à la loi des armées de vigiles autoproclamés gardiens de la morale.

Après le prince, écoutons le roi : Khaled, qui vient d’annoncer par voie de presse qu’il a arrêté de boire. À qui s’adresse-t-il ? En ce temps où le droit au chapitre est aussi impénétrable que les voies du Seigneur, tout est possible. Cette régression envahissante peut mener à tout, y compris à la réconciliation du raï et de la charia.

 

Mustapha Hammouche,

Liberté, 12 juillet 2011

Publié dans Ailleurs en Algérie

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