Les femmes lynchées de Hassi Messaoud (Le Courrier de l'Atlas)

Publié le par Yann

TEMOIGNAGES Ce 13 juillet 2001, à Hassi Messaoud, plus d’une centaine de femmes sont violées, torturées, enterrées vives… 500 hommes avaient décidé de « nettoyer » la ville de ses femmes « impures ». Rencontrées à Paris, deux des victimes nous racontent, hier la barbarie, aujourd’hui le mépris et le déni.

 

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« Juste quelques kilos de pois chiche, de poulets et de macaronis !».

 

C’est à peu près tout ce que les femmes de Hassi Messaoud auraient obtenu du ministère de la Solidarité, selon Nadia Kaci. La comédienne engagée publiait en février Laissées pour mortes, le terrible récit-témoignage de Rahmouna Salah et Fatiha Maâmoura, victimes en 2001 d’une expédition punitive à Hassi Messaoud.

 

Les hommes de la ville n’avaient pas admis la récente immigration de travail de femmes, vivant seules ou plus souvent entre elles, poussées par la crise à faire des ménages dans les grandes firmes étrangères de la ville la plus riche du pays. Elles venaient d’Alger, d’Oran… étaient d'humeur joyeuse et rentraient quelquefois tard de leur travail. Insupportable pour les hommes de la ville. « Des putes » disaient-ils, comme le laissait encore entendre, au lendemain des massacres, le journal arabophone Al Khabar, ajoutant au malheur des femmes, le discrédit, cause d’un nouveau rejet, par les familles cette fois.

 

Aucun des avocats promis

 

Presque dix ans après les faits, l’affaire ressurgit donc, à la faveur d’un livre, sorti mi-février. Elle provoque même quelques remous en Algérie, comme au ministère de la Solidarité (récemment mis en accusation dans le quotidien Liberté), qui s’est insurgé contre ces « allégations » et le reproche qui lui est fait d’avoir abandonné ces femmes.

 

« C’est complètement faux » affirmait M. Bouchenak, secrétaire général du département ministériel, avant de s’interroger sur les dessous de la démarche des deux victimes et de leurs « instigateurs ». Les femmes souhaitaient d’abord une protection, un relogement, un travail, la prise en charge des frais de déplacements aux procès… Pour l'actrice, aucune promesse n’aurait été tenue : « Le procès de 2002 à Ouargla a même été un carnage. Les femmes ont subi des pressions, des menaces de mort de la part des accusés et de leur famille à l’intérieur même du tribunal. Elles n’ont eu aucun des avocats promis, alors que les accusés en avait quinze ! Résultat : seules trois femmes ont pu aller au bout. Ces bons alimentaires brandis aujourd’hui comme une preuve de l’aide apportée sont la honte de ce ministère ! ».

Il sera pourtant difficile d’en savoir plus. Notamment sur le complot auquel le ministère semble faire allusion. Pas de réponse du ministère à ma demande d’interview. Pas plus pour mon visa, après plus de trois semaines d’attente, pour une enquête sur place. Impossible donc pour l’instant de rencontrer les autres témoins de la ville, notamment les médecins, présents lors des faits, qui, contacyés, ont tous ont refusé de répondre. Un seul acceptera mais « pas par téléphone ». « Ils ont peur » m’explique un autre médecin de Hassi Messaoud. Retour sur une affaire revenue récemment sur le devant de la scène.

 

C’était le vendredi 13 juillet 2001…

 

« On ne savait pas que la presse internationale n’était pas au courant. On pensait que tout le monde l’était. On l’a appris en venant ici en France et on est encore plus peinées… ». Fatiha est venue quelques jours en France avec sa camarade d’infortune, Rahmouna, à l’occasion de la sortie du livre. Une première pour les deux femmes impatientes de témoigner. Des rencontres débats sont prévues dans deux librairies et un emaison d'association. Mais c’est un après midi entier qu’elle et son amie me consacrent en présence de Nadia Kaci, dans un appartement parisien. Un drame presque oublié. C’était, il est vrai, deux mois à peine avant le 11 septembre. Les rédactions contactées alors par les associations féminines algériennes se voyaient répondre que toutes les pages étaient prises par l'événement. Pas de place pour elles.

 

Assise à une table Fatiha commence son récit en dialectal algérien, face à Nadia qui me traduit : « C’était le vendredi 13 juillet 2001, à 20 heures. J’étais à la maison, je regardais la télé. J’étais à jeun. Je récupérais des jours de ramadan. Puis, j’ai entendu des cris : ‘Allahou Akbar, el jihad fi sabil Allah’ (dieu est grand, la guerre sainte au nom de dieu). J’ai baissé le son de la télé et j'ai ouvert la porte. Une foule dense d’hommes s’approchait. Si j’avais imaginé qu’il s’agissait d’une marche démentielle contre les femmes, je me serai sauvée ». Mais comment imaginer être en danger dans la ville pétrolière de Hassi Messaoud, la plus riche et des plus sécurisée d’Algérie ?

 

Fatiha sera la première victime de cette effroyable expédition punitive. « J’ai fermé ma porte et me suis allongée pour regarder la télé. J’ai alors entendu un homme dire ‘l’Algéroise est là !’. Il hélait la foule en tournant sa chemise grise au-dessus de lui. Tous s’étaient donnés rendez-vous à l’entrée des Deux-Cents [nom du quartier]. Ils ont tenté de défoncer ma porte. Les barreaux de la fenêtre ont cédé en premier avec des morceaux de mur. Pour moi, c’était la fin. J’ai éteint la lumière et la télé en espérant qu’ils ne me voient pas. Un type a allumé un briquet et m’a trouvé dans un coin. Il m’a prise par les cheveux, m’a demandé d’allumer et m’a lancé un coup de poing dans l’œil. Je lui ai dit : ‘mon frère je n’ai rien, je suis seule, prends tout ce que tu veux’.

 

"C’était un voisin que j’avais déjà vu et qui habitait près du Taxiphone. Une dizaine d’hommes sont entrés. J'avais les vêtements déchirés. L'homme a baissé mon short et ma culotte et, chaque fois que j'essayais de me relever, je tombais." Fatiha part  dans un fou rire nerveux. "On me frappait et je n'arrivais pas à garder l'équilibre, j'essayais de remonter ma culotte, puis je retombais... alors j'ai tout retiré. A l’extérieur, les autres scandaient ‘Allahou Akbar, Allahou akbar !’ et tentaient toujours de défoncer la porte qui finit par céder. Ils m’ont tirée vers l’extérieur. Je me souviens de leurs yeux. L’un me tirait par les cheveux, l’autre me portait des coups. Ils me projetaient en l’air pour me faire retomber au sol. Mais ils ne m’ont pas violée… ».

 

De simples condamnations pour attroupement

 

S’ensuit une discussion en arabe entre Nadia et Fatiha sur la définition du viol. Il s’agissait bien d’un viol, lui explique Nadia, même s’il n’a été reconnu ni par les médecins, ni par le tribunal : «Exploser un utérus en enfonçant sa main dans le vagin, c’est un viol (1) ».  - « Oui, il a mis sa main qu'il a retiré avec du sang, reconnaît Fatiha. Et il m'a étalé le sang sur le visage en disant 'Tiens, ton honneur, bouffe-le'. Fatiha raconte les faits dans leur brutalité. Comme l'exprimait Rahmouna dans le livre, elle ne se laissera plus "piéger par la pudeur".

 

« Un des hommes n’arrivait pas à retirer mes bagues. Il voulait couper mes doigts. Je lui ai dit ‘Crache dessus ou pisse dessus, mais ne me coupe pas les doigts pour des bagues’. Il a craché sur mes mains. Un homme a brûlé une bouteille d’eau en plastique qu’il a fait fondre sur mon dos. Un autre m’a balancé sur son épaule et m’a emportée vers le cimetière.

La porte du cimetière était cassée avec un bout tranchant avec lequel il a essayé de me couper la tête. D’autres gars sont arrivés et m’ont balancée devant les maisons, à plat ventre. Ils m’ont recouverte de dalles arrachées du trottoir et m’ont enterrée complètement… avec du sable aussi. Ils ne m’ont laissé que la tête dépasser sur laquelle ils n’ont cessé de me donner des coups de pieds, de toute leur force. Je n’aurais jamais imaginé de telles tortures. Un policier regardait et ne bougeait pas. Je l’ai interpellé en 2001 durant l'instruction : ‘Pourquoi tu n’as pas tiré en l’air, pourquoi n’as-tu prévenu personne ? Tu les as regardés m’enterrer’. Il m’a répondu : ‘Je n’avais pas ordre de tirer et je n’en ai rien à foutre de toi’ ».

 

C’est dire l’ambiance qui régnait alors, la même que lors du premier procès, à Ouargla en 2002, avant que le procureur général ne demande son déplacement à la cour de Biskra. Les victimes endossaient alors le rôle d’accusées. « Les femmes avaient tellement été menacées qu’aucune dans la salle n’a voulu répondre présent à l’appel du président explique Nadia Kaci. Seul a été retenu l'attroupement sur la voie publique et l'atteinte à l'ordre public, avec une peine maximale de trois ans pour deux des 29 hommes présents" (2).

 

Fatiha reprend son récit là où elle l'a laissé : "...et puis les policiers sont arrivés en 4X4. Ils étaient trois. Environ deux heures plus tard, paraît-il. Ils ont tiré en l’air pour disperser la foule et m’ont déterrée. Un policier a retiré sa veste pour me recouvrir. Ils m’ont mise dans la Toyota. Mais la foule est revenue à la charge, jetant des pierres. Les policiers ont alors foncé dans la foule. Plus tard, quand ils sont rentrés dans mon studio, il ne restait plus rien, à part un casier et une jupe noire accrochée avec un message écrit au charbon : ‘voilà ce qui restera de ton cadavre’. "Ils ont appelé les pompiers qui m’ont transportée à la morgue. Pour moi après, c’est le néant, le trou noir. On m’a dit que mon cœur s’était arrêté, que toute fonction vitale avait cessé. On ne m’a sortie de la chambre froide que parce qu’un homme m’a vu bouger des doigts ». Fatiha s’arrête, plongée dans un long silence.

 

Le déclencheur d’une telle violence ? Un prêche virulent dans une mosquée de la ville, deux jours avant les faits. Car l’expédition avait été préméditée. « Les hommes avaient des listes », se souvient Fatiha. L’imam, Amar Taleb, aurait depuis, été promu dans une plus grande mosquée.

 

La "hogra" n'a jamais été aussi forte

 

Nadia Kaci préfère inscrire ces événements dans le contexte plus général d’un mépris institutionnalisé de la femme : « C’est une politique d’Etat, avant d’être celle des islamistes. Les rapports d’inégalités qui pouvaient encore apparaître choquants il y a quelques années, se sont totalement normalisés en Algérie. Le Code de la famille qui fait de la femme une mineure à vie, passant de la tutelle du père à celle du mari, a joué un rôle encore aggravant ».

 

Aussi, Nadia a-t-elle tenu dans son livre à raconter d’abord la vie de deux femmes, faite de répudiations, de violence, de rejets. Hassi Messaoud s’inscrit bien dans une continuité de mépris et de détestation des femmes. Rahmouna confirme l’effroyable détérioration de la condition des femmes en Algérie : « La ‘hogra’ (3) n’a jamais été aussi forte. C’est une catastrophe aujourd’hui. Une femme ne peut plus sortir d’une crise personnelle, d’un divorce, chercher un travail, un logement… Quand tu es une femme, tu peux mourir avant qu’on ne te réponde ».

 

Rahmouna en veut aux pouvoirs publics, aux ministres : Chakib Khelil (Energie), Nouara Saadia Djaffer (Famille) , Djamel Ould-Abbès (Solidarité) : « S’ils avaient pris leur responsabilité, nous n’aurions pas été là aujourd’hui ». Deux députées avaient suivi l’affaire au lendemain du drame : « Dommage sans doute pour nous que ces deux femmes députées, Khalida Messaoudi et Nouara Djaffer soient devenues ministres avant que nos affaires n’aient été réglées, regrette Fatiha. On n’a plus ensuite entendu parler d’elles ». Fatiha dépose sur la table un dossier de « décharges », des papiers avec en-tête ministériel, mentionnant le nombre de kilos de poulet, de poissons ou de lentilles accordées. « C’est toujours mieux que des cailloux ! »

 

« On entendait ‘Allahou Akbar !’ »

 

« On dormait dehors lorsque c’est arrivé, raconte à son tour Rahmouna. On entendait dans toute la ville des hurlements de femmes. Et puis, plus distinctement, des ‘Allahou akbar !’. On s’est dit alors qu’on n’allait peut-être pas survivre... J’ai fermé la porte, enfilé ma djellaba, fait ma chahada... Ils ont défoncé ma porte. Je peux t’assurer que ce n’était pas des être humains que j’avais en face de moi. Contrairement aux copines chez qui je passais la nuit, je n’étais pas sur la liste que l’homme tenait. J’ai essayé de raisonner les hommes dans le haouch (cour intérieure). Celui à la liste a dit : ‘Epargnez hajja (ici, la propriétaire de la maison) et sa fille et les autres sont entre vos mains’. J’ai senti alors un choc dans mon œil. Je ne voyais plus rien. Un homme qui portait un gros couteau rouge m’a frappée au ventre. Le sang a giclé. Je sentais la mort arriver.

Puis j’ai entendu ‘La police, la police !’ Je croyais rêver, mais la police était là et a dispersé les agresseurs. Un policier s’est penché sur moi et s’est pris le coup de couteau qui m’était destiné. J’ai senti le coup et son sang, froid. J’ai tellement hurlé, pleuré… On m’a emmenée dans la Toyota. J’ai entendu un policier dire : ‘Couvre-là, ne la laisse pas nue comme ça’, et puis je me suis évanouie ». Rahmouna a revu le policier blessé. Elle est restée encore des années après en contact avec lui. « Les policiers ont beaucoup aidé les femmes », dit-elle.

 

Personne ne sait combien de femmes ont été agressées. Le ministère parle de 105. Officiellement, il n’y aurait eu aucun décès. Difficile à savoir, nombre de femmes ayant fuit la ville le soir même de l’agression. « L’hôpital était rempli, rez-de-chaussée et étage. Durant trois jours de nouvelles femmes sont arrivées ». Toutes les entreprises de la ville étaient alors touchées par l’absentéisme. Impossible de ne pas savoir. Pourtant, aucune de ces grandes entreprises étrangères qui employaient ces femmes n’a songé à les aider.

 

Un arrêt de travail d'une journée

 

Fatiha fait l’inventaire des femmes agressées : Nadia, jetée par la terrasse avant d’être violée, cette autre femme, violée et jetée sous une voiture, ou cette troisième à qui on a fait avaler de la lessive avant de la forcer à boire… « Ils ont torturé toutes celles qu’ils avaient sous la main. Et pour cette femme qu’il n’avait pas trouvée… ils se sont vengés sur son caniche qu’ils ont éclaté contre le mur. Beaucoup de femmes qui ont vu leur maison pillée et brûlée ne sont jamais réapparues ».

 

Elles voulaient aussi quitter l’hôpital, où elles ne recevaient presque aucun soin. « T’es en train d’agoniser et on te ramène un psychologue ! » raconte Rahmouna. « J’avais les voies respiratoires bouchées par les caillots de sang et du sable. On a tenté de nous suturer, mais peut-être à cause de la chaleur, ça se déchirait. Alors, on nous a laissées comme ça. Et on venait nous déposer une ordonnance ou un arrêt de travail d’une journée… »

 

L’attitude des autres femmes, celle de la ville, était plus qu’ambiguë. Pourtant, auparavant, les relations étaient sympathiques avec elles : « On leur faisait des cadeaux parce qu’on s’en sortait un peu mieux qu’elles, se souvient Fatiha. On aimait leur faire plaisir. Quand on sortait des surplus de l’entreprise, on partageait avec nos voisines du Sud ». Alors, que faisaient les autres femmes durant les massacres ? Il me faudra poser la question clairement pour que Rahmouna réponde enfin, saisie par l’émotion, la gorge serrée : "Pendant qu'on se faisait tabasser, lyncher, violer, on entendait les autres femmes faire des youyous... comme à un mariage."

 Yann Barte

 

(1) Le Code pénal algérien ne reconnaît le viol que dans le cas d'une pénétration du sexe masculin (art. 336)

(2) A la fin du procès, seuls trois hommes purgeront réellement leur peine.

(3) Mépris, souvent pour désigner l’attitude des forts vis-à-vis des faibles.

 


 

Un fait vraiment isolé ?

 

Les événements de Hassi Messaoud ne sont pas sans rappeler, il y a deux ans, ceux de Ksar El-Kébir, au Maroc. Là aussi, suite à un prêche, des milliers de personnes avaient décidé de "défendre la réputation de leur ville". Tous appelaient à une correction des protagonistes d’un soi-disant mariage homosexuel. Ces derniers s’étaient heureusement livrés à la police pour éviter le lynchage (10 mois de prison pour trafic d’alcool et homosexualité).

 

Il y a quelques mois, suite, là encore à un prêche, le Sénégal connaissait à son tour des lynchages, mais cette fois contre des morts : à Dakar, mais aussi dans la ville de Thiès où le corps d’un jeune homosexuel fut déterré par deux fois, traîné jusqu’à la maison de ses parents. Ces faits sont possibles dans des pays qu ine protègent pas leurs minorités mais les désignent, souvent pour des raisons politiques, comme boucs émissaires.

 

Dans la foule, les particularités individuelles disparaissent. La déresponsabilisation du fait du nombre et de l’anonymat, l’abrutissement, sont des faits constatés en psychologie des groupes. « La logique de la foule commence là où celle de l’individu finit », dit le sociologue Serge Moscovici. Le groupe, c’est la barbarie.


 

 

Laissees-pour-mortes---Nadia-Kaci.jpgLaissées pour mortes.

Le lynchage des femmes de Hassi Messaoud.

Témoignage de Rahmouna Salah et Fatiha Maâmoura, recueilli par Nadia Kaci. Editions Max Milo, février 2010. 18 euros.

  

Publié dans Articles 2010

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