Reportage : Les vies reconquises de Fatiha et Rahmouna (La Croix)

Publié le par Yann

Le 13 juillet 2001, une cinquantaine de femmes ont été violemment agressées à Hassi Messaoud dans le Sud algérien. Seules Fatiha et Rahmouna ont osé témoigner

 

Les voilà pour la première fois hors d’Algérie, leur pays natal. Les voilà pour la première fois à Paris. Rahmouna, 44 ans, si vive, et Fatiha, 35 ans, si mince, qui allaite Iman sa petite fille de 9 mois, ne sont là de passage à Paris que pour deux choses : « Témoigner, et encore témoigner » de leur calvaire, « se battre pour que justice soit faite », elles qui ont été lynchées, battues, violées, laissées pour mortes, le 13 juillet 2001, à Hassi Messaoud, la ville pétrolifère du sud de l’Algérie. Là même où des centaines de femmes, jeunes et plus âgées, venues de partout en Algérie, croyaient trouver un eldorado, terre de travail, grâce aux grandes sociétés algériennes et étrangères qui y sont implantées. Pour la plupart, elles se retrouvaient femmes de ménage, bien payées, bien traitées, elles qui avaient toutes cherché du travail ailleurs dans le pays, sans succès. Mais avec une chaleur quotidienne écrasante, étouffante.

La présence de l’or noir, symbole de richesse pour l’État algérien, faisait croire à tort que la zone était la plus sécurisée d’Algérie, raconte Fatiha dans un mauvais français – « J’ai peu été à l’école », reconnaît-elle. « Le jour où tout est arrivé, dit-elle tout doucement, j’ai songé, je ne sais pourquoi, jetant un coup d’œil sur le seuil de la porte de mon appartement : le terrorisme n’arrivera jamais jusqu’ici. » Fatiha et Rahmouna, toutes deux filles de l’Ouest, l’une de Saïda, l’autre d’Oran, sont devenues amies là-bas. La plus âgée, divorcée, qui avait à ses côtés Hamid, son fils – ses deux petites filles étant reparties à Oran –, protégeant la jeune veuve. Rahmouna qui, elle, ne sortait pas sans un léger voile sur sa djellaba, et Fatiha, qui se promenait nu-tête dans les rues de Hassi Messaoud, habillée souvent à l’européenne, s’entraidaient l’une l’autre, pensant que l’avenir commençait à être meilleur.

Mais, à Hassi Messaoud, « le pire est venu à nous », soulignent-elles toutes deux, le visage soudain tendu. Au soir du 13 juillet 2001, à 20 heures, de 300 à 500 hommes, fous de solitude, de désespoir, travaillant jour et nuit sous plus de 50°, ont basculé dans une folie meurtrière, au nom d’« Allahou akbar ! El Djihad fi sabil Allah ! » – « Dieu est grand ! La guerre sainte au nom de Dieu ! » Ils venaient d’avoir écouté ce vendredi – « le vendredi noir, le vendredi de la mort », dit Fatiha – le sermon d’un imam qui leur a psalmodié à l’heure de la prière qu’il fallait en finir avec « ces femmes de mauvaise vie, puisqu’elles vivaient là, seules, sans mari, divorcées, pas mariées ou veuves ». Sur cette terre algérienne sortant tout juste de dix ans de guerre civile, de terreur, de massacres d’enfants, de femmes, de vieillards, « les femmes libres de Hassi Messaoud », arrivées là uniquement parce que c’était l’un des rares lieux où il y avait du travail, ne pouvaient être respectées. Elles étaient sans cesse harcelées. « Nous qui voulions manger à notre faim, mettre de l’argent de côté pour acheter une maison, envoyer les enfants à l’école, et avions souvent deux “travails” (sic), nous ne devions pas être regardées comme des femmes dignes », insistent-elles au bord des larmes.

 

« Traversant un nuage de poussière, ces hommes ont balancé des pneus enflammés au milieu de la route pour empêcher quiconque de venir en aide aux femmes », raconte en arabe Rahmouna. La première victime fut Fatiha. Elle a entendu le bruit d’une foule. Son voisin bagagiste est sorti de chez lui, soucieux. « Viens te réfugier chez nous, c’est plus sûr », a-t-il dit. Mais la jeune femme a craint la police qui embarque les couples non mariés et les traduit en justice. Elle a refusé d’aller chez le voisin. Des hommes armés de gourdins, de bâtons, de couteaux ou de sabres, scindés en petits groupes de 15, 30 ou 60, se sont dispersés dans la ville. Un groupe a brisé la porte de l’appartement de la jeune femme. Et Fatiha, déterminée à encore et toujours témoigner, comme si c’était la seule façon d’exorciser toute cette horreur, raconte d’un ton froid, détaché, comment « ils » l’ont traînée dans les pièces, l’ont battue, ont déchiré ses vêtements, l’ont tailladée, promenée nue dans les rues, violée avant de l’enterrer dans le cimetière, la recouvrant de sable, lui laissant seulement la tête dehors… Heureusement, une voiture de police a surgi. Des policiers ont tiré en l’air. Les assassins se sont enfuis. Les pompiers sont arrivés. Ils ont transporté Fatiha à la morgue, la croyant morte. Un pompier a vu qu’elle bougeait un doigt et elle a été transportée à l’hôpital où elle a été sauvée.

 

Les « groupes d’hommes » n’en avaient pas fini avec leurs exactions. Après le lotissement où habitait Fatiha, ils se sont attaqués à minuit à l’immense bidonville en plein cœur de la ville, surnommé El-Haïcha, « la bête immonde ». « La laideur et la misère à perte de vue », raconte à son tour Rahmouna, qui lors du récit se tient le cœur. « J’y habitais. Il faisait ce vendredi-là très chaud. Nous avions décidé, la propriétaire, moi-même et les deux jeunes filles qui louaient au même endroit que moi, de dormir dans la cour et non sous les tôles de notre baraquement. Nous avons entendu des cris de femmes qui déchiraient la nuit, des hurlements. Nous avons pris peur. Tout de suite, nous avons caché Halima et Wadid, les deux jeunes filles, dans un réduit. Je me suis couverte d’un long voile noir. Une trentaine d’hommes est brutalement entrée. Je tremblais si fort. Le pire c’est qu’il y avait des jeunes mais aussi des hommes de 50-60 ans qui dirigeaient l’expédition. Ils ont commencé à me tirer par les cheveux, à me frapper à l’œil, ils m’ont donné un coup de sabre dans le ventre et je me suis évanouie. La police est arrivée, nous a sauvées, ai-je appris plus tard. Heureusement, les assassins n’avaient pas découvert les jeunes filles. C’est ce qui m’a importé le plus. Et je me suis retrouvée à l’hôpital aux côtés de Fatiha. »

 

Plus d’une cinquantaine de femmes ont ainsi été violemment agressées. « Sans doute plus », disent-elles, pensant que certaines sont même mortes, tant l’hôpital était plein. « On était à deux ou trois par lit. Et toutes deux, Dieu ne voulait pas nous séparer, nous les deux amies ! Nous nous sommes retrouvées par hasard dans le même lit. C’est un signe, n’est-ce pas ? »

 

Sur les 50 femmes soignées, aucune n’a porté plainte. Toutes sont rentrées dans le silence, la honte au visage et dans le cœur. Le père d’une des jeunes filles martyrisées, un imam, s’est suicidé apprenant le calvaire de sa fille. Seules Fatiha et Rahmouna, femmes de courage, se battant pour retrouver leur dignité, leur honneur, ont porté plainte. On a essayé de les en dissuader, leur recommandant le silence. « C’était assez tragique comme ça », leur a-t-on déclaré. Elles ont refusé, n’ayant pas peur de faire appel à la justice, se sont battues avec l’aide de journalistes algériens et d’associations algériennes des droits des femmes. Il a fallu quatre procès pour seulement 29 accusés. La majorité des condamnations, à plus de vingt ans ferme, ont été prononcées par contumace. Il y a eu des peines, pour les accusés présents, de trois à six ans de prison.

 

Le dernier procès a eu lieu en 2006, et depuis « l’affaire » est quelque peu étouffée en Algérie. La presse étrangère en a également très peu parlé. Et même si Fatiha et Rahmouna, femmes fortes, ont réappris à vivre, à se reconstruire, si la première s’est remariée, a eu un petit garçon, une petite fille, et si la seconde a retrouvé ses grands enfants, elles n’ont qu’une idée en tête qui les poursuit depuis neuf ans : « Les vrais coupables courent toujours. Il faut que justice se fasse. »

 

La Croix, 9 mars 2010

 

 

Publié dans Articles 2010

Commenter cet article