"Les femmes vivent dans la hantise d'être taxées de légères" (L'Express)

Publié le par hassi-messaoud.over-blog.com

Le quotidien algérien El Watan publie une tribune ce jeudi 15 avril dans laquelle douze femmes de la ville de Hassi Messaoud réclament de pouvoir vivre en paix. La présidente de SOS Femmes en détresse raconte leur calvaire quotidien.

 

Meriem Belala est la présidente de l'association algérienne SOS Femmes en détresse. C'est elle qui reçu deux appels en provenance d'Hassi Messaoud, cette ville du sud algérien en proie à une violence anti-femmes hors du commun et que les autorités refusent de voir. Elle rapporte dans nos colonnes le témoignage de ces femmes qui vivent seules et n'ont personne pour défendre leur honneur, quand leur seul tort est de ne pas vivre sous la tutelle d'un homme.

 

Le journal algérien El Watan a publié samedi 10 avril un reportage témoignant des atrocités que subissent quotidiennement les femmes de la ville d'Hassi Messaoud. Ces femmes vous ont-elles contactées ?

Bien sûr. J'ai reçu un premier appel aux alentours du 4 avril. C'est à cette période que les hommes ont intensifié leurs raids dans la ville. La personne au bout du fil était la sœur d'une des victimes, battue, violentée, et totalement dépossédée de tous ses biens. Elle avait fui Hassi Messaoud et craignait d'être licenciée si elle ne retournait pas travailler. La sœur m'a confié être terrorisée et vivre dans une insécurité totale. Elle avait l'impression de revivre le même drame qu'en 2001.

 

Et le second appel ?

Il est venu de la jeune femme qui a été agressée. Elle m'a raconté ce qui s'est passé. Les hommes étaient une dizaine. Ils ont cassé la première porte, blindée, puis la seconde, elle a entendu comme une déflagration. Puis ils ont bondi sur elle. Ils portaient tous des cagoules afin de ne pas se faire reconnaître par leurs victimes. Ils ne parlaient pas non plus entre eux, de peur que leurs voix ne les trahissent. Ils étaient armés de couteaux de bouchers.

Ils ont tout pris dans sa maison, des appareils électroménagers jusqu'aux bagues qu'elle portait aux doigts. Ils ont voulu la violer, mais elle a réussi à crier, à appeler sa sœur, il y a eu un mouvement de panique et ils se sont enfuis. Traumatisée, dans un état second, elle s'est réfugiée chez sa sœur, est restée couchée plusieurs jours. Sa voix était quasi-inaudible.

 

Est-ce différent de 2001 ?

En 2001, les hommes étaient une centaine à hurler dans tout le village à visage découvert. Aujourd'hui, ils opèrent en silence et par petits groupes de dix, maximum. Ils ne veulent plus se faire prendre, comme en 2001, ni comparaître devant un tribunal pour répondre de leurs actes.

 

Une fois ces appels reçus qu'avez-vous fait ?

J'ai pris la précaution d'alerter les structures de sécurité comme la police et la gendarmerie afin qu'ils interviennent rapidement. Ce qui est fou, c'est que cette zone est censée être ultra-sécurisée, puisqu'y résident des multinationales, des compagnies pétrolières, il faut un laisser-passer pour y entrer. Il a fallu attendre 24 heures après l'envoi de mes fax pour que la police commence à faire des rondes et à interpeller des jeunes. Mais impossible de coffrer quiconque puisqu'on ne connaît pas leur identité.

 

Ces actes de violence sont-ils récurrents ?

Ils se produisent presque tous les jours. J'ai d'ailleurs l'impression que 2010 sera l'année de la régression. Depuis début janvier, nous recensons un nombre étonnamment élevé de plaintes pour violence envers les femmes.

 

Comment expliquer la recrudescence de ce type de violence ?

Je considère qu'elle est liée à un contexte politique, social et économique. La religion interdit les relations sexuelles hors mariage, or pour se marier, c'est la croix et la bannière, car il faut trouver un logement et avoir un travail. Or, le chômage est important en Algérie. [Début 2009, le taux de chômage réel avoisinait les 35 % de la population active.] De plus, beaucoup de délinquants bénéficient d'une grâce chaque année. Après avoir purgé quelques années de prison, ils ressortent libres comme l'air et sèment la terreur dans leur quartier. De plus, aucune personnalité politique, ni aucun chef de parti, ne se sont élevés pour dire stop à ce massacre, car oui, il s'agit bien d'un massacre.

Parmi les assaillants, beaucoup ont été abreuvés de prêches haineux envers les femmes, avant de commettre leurs exactions.

La religion est un prétexte et l'a toujours été. On a laissé des hommes s'emparer de la religion pour en faire ce qu'ils en veulent. Cela explique la régression. Ce n'était pas comme ça dans les années 1970. Le courant islamo-conservateur est aujourd'hui très influent et il n'offre aucune possibilité de dialogue à l'autre camp, les démocrates. Cependant, attention, les démocrates ne sont pas tous nos défenseurs.

 

Sommes-nous en train de revivre les "années de sang" (1992-1998) ?

Pendant ces années-là, c'était la même chose. Les femmes étaient devenus des esclaves sexuelles. Enlevées, violées, décapitées dès qu'elles tombaient enceintes. Aujourd'hui, c'est idem. On les accuse d'enlever du travail aux hommes, de sortir, d'être libres, de ne pas vivre sous la tutelle d'un mari. Une femme seule est très mal vue. D'ailleurs, en 2001, le credo était: ce sont des prostituées, il faut nettoyer.

Aujourd'hui, les femmes vivent dans la hantise d'être cataloguées comme prostituées ou taxées de légères. Certaines vivent cloîtrées. Elles n'ont pas la possibilité d'aller chez le médecin, ni parfois même de regarder par la fenêtre. Tout cela doit changer.

 

Benhaiem Annabel

L'Express, 15 avril 2010

Publié dans Articles 2010

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