Leur «crime»: être femme (La Presse - Canada)

Publié le par Yann

La ville de Hassi Messaoud, en plein désert algérien, est connue pour trois raisons. D'abord pour le pétrole, qui y coule à flots. Ensuite pour les emplois, qui y sont beaucoup plus nombreux et mieux payés qu'ailleurs au pays. Mais c'est la troisième raison qui retient l'attention ces jours-ci: Hassi Messaoud terrorise les femmes qui veulent y gagner leur vie.

 

Clac. Clac. Clac. Et encore clac. Clac. Clac.

Lentement, les six serrures cèdent l'une après l'autre. Les deux imposantes portes de métal qu'elles maintenaient fermées, seule entrée d'un bâtiment cerné d'un mur, s'ouvrent en grinçant. De l'autre côté, il n'y a ni secret d'État ni coffre-fort; seulement le modeste appartement de deux jeunes femmes algériennes qui y trouvent refuge après leur journée de travail.

Ici, c'est un des quartiers les plus chic de Hassi Messaoud, ville pétrolière campée au milieu du Sahara et coeur économique de l'Algérie, qui en tire la majeure partie de son produit intérieur brut. Avant d'entrer chez elles, Nadia* et Samia* regardent une dernière fois par-dessus leur épaule. «Depuis 2001, il faut avoir des yeux dans le dos à Hassi Messaoud», explique Nadia, secrétaire dans une société pétrolière.

Dans la tête des quelque 60 000 habitants d'Hassi Messaoud, l'année 2001 est marquée d'une pierre blanche. Cette année-là, dans la nuit du 13 juillet, plusieurs dizaines d'hommes armés de couteaux et de bâtons s'en sont pris à 105 femmes.

 

La nuit de la bête

 

Dans Bouamama, l'un des quartiers les plus malfamés de l'endroit, que ses habitants appellent El-Haïcha (ce qui peut se traduire par «la bête»), vol, viol et lynchage ont été les trois mots d'ordre d'une nuit de violence inouïe.

Accroupi à l'ombre d'un mur pour se protéger du soleil ardent qui fait d'El-Haïcha une fournaise - il y fait 45° à l'ombre -, un jeune chômeur de 27 ans qui dit s'appeler Djelloul raconte cette nuit d'enfer: «J'y étais, mais je ne suis pas assez fou pour vous dire si j'y ai pris part. Ce jour-là, l'imam du coin a demandé aux musulmans de débarrasser le quartier de sa "pourriture". Après le prêche, les hommes âgés sont allés parler aux femmes de moeurs légères qui nous ont volé 50% des emplois. Au début, c'était pacifique, mais des plus jeunes s'en sont mêlés et ça a dégénéré», raconte le jeune homme. «On avait averti les femmes, mais elles n'ont pas eu peur», ajoute son ami en haussant les épaules.

 

Le calvaire des victimes

 

Les femmes attaquées, toutes divorcées ou célibataires, vivaient seules ou avec d'autres femmes. Originaires de villes du Nord, de l'Est et de l'Ouest, elles étaient pour la plupart femmes de ménage, buandières ou cuisinières. «Notre crime, c'était de vivre seules, sans homme, à Hassi Messaoud et d'y gagner notre vie à la sueur de notre front», dit Rahmouna Salah, l'une des victimes de cette nuit d'horreur. La Presse l'a jointe par téléphone à Oran, où elle est retournée vivre après avoir été tabassée, poignardée et recouverte d'un linceul, cette fameuse nuit du 13 juillet à Hassi Messaoud.

Dans Laissées pour mortes, un livre publié au printemps, Rahmouna Salah, aujourd'hui âgée de 43 ans, raconte en détail la nuit du 13 juillet. Neuf ans après les événements, elle est l'une des deux seules à parler ouvertement du calvaire qu'elle a enduré. Qualifiées de «prostituées» dans les premiers articles qui ont été écrits sur elles, la plupart des victimes de 2001 ont préféré se faire oublier, craignant de déshonorer leur famille si elles s'affichaient en public.

Aujourd'hui, Mme Salah continue de s'inquiéter du sort de milliers de femmes qui, comme elle, ont fait le choix de s'établir à Hassi Messaoud pour gagner leur vie. À la suite du combat judiciaire qu'elle a mené pendant cinq ans avec une autre victime pour obtenir justice, seulement huit hommes ont été emprisonnés. La peine la plus sévère a été de huit ans de détention. «Si les gens ne sont pas punis, vous savez ce qu'ils font? Ils recommencent», prévient Rahmouna Salah.

 

Le retour de la peur

 

Elle n'est pas la seule à craindre que l'horreur se répète à Hassi Messaoud. Une série d'incidents, au printemps, ont mis sur le qui-vive celles qui y vivent, raconte Samira*, qui travaille comme femme de ménage pour une firme étrangère.

Sa soeur, raconte la trentenaire, a été victime d'un cambriolage perpétré par un groupe de six hommes cagoulés. Après l'avoir menacée, les malfaiteurs ont pris tous ses biens de valeur. Ils ont ensuite sévi chez sa voisine. «Ma soeur a quitté Hassi Messaoud le lendemain et ne veut plus revenir», note Samira en couvrant ses cheveux d'un léger voile crème.

Le journal El-Watan a signalé des histoires semblables en avril.

À Alger, une myriade d'organisations féministes et de défense des droits fondamentaux ont formé une coalition pour demander au gouvernement d'enquêter sur ces crimes qui prennent comme cibles des femmes vivant seules. «Ces femmes devraient pouvoir travailler en toute sécurité», martèle la porte-parole de la coalition, Chérifa Bouatta.

N'appréciant pas que la réputation de leur ville soit attaquée, des notables de Hassi Messaoud se sont eux aussi regroupés pour contrecarrer le travail des féministes. «Les événements de 2001 ont été exagérés, et en 2010, il ne s'est rien passé», a dit à La Presse la syndicaliste Fadela Khalfa.

Elle cache difficilement son mépris pour celles qui appellent à l'aide. «Si ces femmes, qui se disent victimes, veulent se faire respecter, qu'elles arrêtent de fumer dans la rue et de recevoir leurs copains. L'Algérie, c'est une société musulmane qui a ses limites», tonne-t-elle.

De leur côté, les autorités tardent à réagir. La police affirme que des enquêteurs ont été dépêchés à Hassi Messaoud dans les derniers mois, mais le fruit de leur travail n'est toujours pas rendu public.

 

Désert de femmes

 

 

Pendant ce temps, à Hassi Messaoud, la peur règne. «On a l'impression de vivre dans une prison», note Farida*, originaire du nord du pays. «On ne peut pas se promener dans la rue. On passe de la maison au boulot et on retourne à la maison juste après. Pas question d'être dans la rue après 19h», explique la jeune femme, qui porte un jean moulant et un t-shirt décolleté.

Un petit tour au centre-ville d'Hassi Messaoud après 20h permet de confirmer ses dires. Alors que des dizaines d'hommes se massent sur les trottoirs pour regarder un match de la Coupe du monde, il n'y a pas une seule femme à la ronde. Dans les cafés et les bars ? Impensable!

Il est d'ailleurs difficile de trouver un endroit où interviewer celles qui ont accepté de témoigner. Il reste quelques pizzerias et de rares salons de thé. Mais il n'y a là aucune intimité. Pendant l'entrevue avec Samira et Farida, une dizaine d'hommes prêtaient ouvertement l'oreille.

Quand elles ont vu des policiers armés débarquer dans le salon de thé, Samira et Farida se sont brusquement levées. Toutes deux craignaient des représailles après nous avoir accordé une entrevue.

«Tout ce qu'on veut, c'est vivre ici en paix, travailler et se promener dans la rue sans se faire agresser ou traiter de pute. Avant 2001, on pouvait. Hassi Messaoud, c'était mieux que dans notre village natal», s'indigne Farida.

Le climat de violence qui flotte sur Hassi Messaoud depuis 2001 n'a qu'un but, croit-elle: faire partir les femmes qui travaillent. Cependant, les statistiques révèlent que même le lynchage d'il y a neuf ans n'a pas ralenti la migration des travailleuses: elles étaient 9700 en 2001; elles sont maintenant 28 700, soit la moitié de la population de la ville.

 

Ligne de front de l'émancipation

 

Cette situation est exceptionnelle en Algérie, où les femmes constituent à peine 17% de la main-d'oeuvre. «Hassi Messaoud est un phénomène nouveau, mais c'est la pointe la plus avancée de la lutte pour l'indépendance économique des femmes», croit l'historien Daho Djerbal.

Longtemps confinées au foyer familial, les femmes algériennes, rappelle-t-il, ont commencé à apparaître dans l'espace public seulement après le départ des Français, dans les années 60. «C'est venu avec la scolarisation des filles, dans les années 70. Aller à l'école a permis aux filles de sortir de l'espace privé», explique celui qui est aussi rédacteur en chef d'une revue intellectuelle, Naqd (Critique), dont il a consacré un numéro entier aux violences de Hassi Messaoud.

Si, aujourd'hui, les filles sont plus nombreuses que les garçons à décrocher leur baccalauréat, la présence des femmes sur le marché du travail est encore marginale. La rue, note l'historien, appartient toujours aux hommes. Les femmes qui s'y aventurent s'exposent à un flot de commentaires.

Dans un tel contexte, explique M. Djerbal, les femmes de Hassi Messaoud dérangent. Salariées, autonomes, sans la tutelle d'un mari ou d'un père, elles défient par leur seule présence les rôles traditionnels non seulement en Algérie, mais aussi dans beaucoup de pays du grand croissant musulman et du monde en développement.

«Des agressions, nous risquons d'en voir encore beaucoup. Et pas seulement à Hassi Messaoud», conclut-il.

 

* Des noms fictifs ont été utilisés pour protéger les travailleuses de Hassi Messaoud qui ont accepté de témoigner. Elles craignaient des représailles de leur employeur ou d'habitants de la ville­.


 

Laura-Julie Perreault, envoyée spéciale

Avec la collaboration de Samir Ben
La Presse (Canada), 17 juillet 2010

Publié dans Articles 2010

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